Pathologie des Idéologies - Antinomies et Oxymores


         Notre société corrompt ses idéologies,  et tous les individus qui les véhiculent dans la naïveté de leurs convictions sont livrés, tels de pauvres énergumènes anachroniques,  à des antinomies.

Ce déplorable constat s’impose dans la confrontation de la réalité de notre quotidien, aux idéologies révélées par les philosophes bâtisseurs de notre morale sociale et politique.

« L’Idéologie, est un système organisé d’idées et de principes, élaboré  par le rapport des hommes envers leurs conditions d’existence individuelle et collective, et constituant un corps doctrinal qui définit un ordre de pensée et diligente des règles de conduite, en adéquation avec la morale idéologique présupposée. »

En grec ancien ἰδέα (idea), « idée », apparenté au verbe ἰδεῖν, « voir », et de λόγος (logos), « science, discours », l'idéologie serait un discours sur les idées, et définirait « une certaine vision des choses ». L’extension moderne du terme,  induit une morale sociale et politique, qui s’est invitée dans notre éducation. Tour à tour, appâtés puis rejetés par l’excellence de leur absolutisme, les idéologies ont sculpté notre société actuelle.

La logique est à la fois discours et rhétorique. Et selon Aristote, l’homme n’est plus un animal comme les autres, il est un animal politique doué de parole et donc de rhétorique. L’extension moderne de cette logique a fait apparaître ce qui serait conforme au bon sens, ce qui serait cohérent et rationnel. Un animal politique ? Mais d’abord un animal. Ne voit-on pas apparaître, par exemple, dans nos perfides façons d’interpréter le Droit et de nous en jouer, notre funeste animalité, qui mue pour enjeux personnels, s’accommode d’une absence de moralité pour s’afficher en vainqueur ?

Pauvre Antoine Destutt de Tracy qui a forgé ce terme d’ «idéologie » en 1796, que penserait-il de nous et de ce que nous en avons fait ? Les « Sciences Positives », s’évertuent  depuis la deuxième moitié du XVIIIe siècle, à révéler une approche scientifique au progrès de l’esprit humain, pour dénoncer l’obscurantisme de l’époque. Non Messieurs, l’obscurantisme n’a pas cessé de nous hanter. Il continu de nous agir et de nous habiter. Bien au contraire, nos temps actuels lui manifestent une ovation. Allumez la télé et regardez. Que voyez-vous ? Rien ? Regardez mieux, voyez vous tous ces quidams qui secrètement rêvent d’être acclamés « Roi d’un jour » à n’importe quel prix. Le siècle des lumières ne savait sans doute pas qu’un jour, dans un écran plat dernier cri, cette lumière pourrait suinter de niaiseries. L’obscurantisme ne frappe pas à votre porte, il habite chez vous. Soutien-gorge à paillettes et match de foot, Ouf ! Pendant ce temps là, on ne pense pas !

Heureusement d’ailleurs, quelle perte de temps ce serait de devoir tout déconstruire, pour enfin atteindre le fond. Ce fond là nous échappe totalement, happés que nous sommes par un rythme effréné de construction de plans sociaux, puis de désengorgement de l’économie par restrictions et autres acidités. Notre humanité se délite sous nos yeux et nous n’en voyons rien, rivés à nos egos plasmas.

Orgueil et Apparence. Tels sont les traitres mots de notre morale sociale. Le Narcissisme est notre ennemi numéro 1. Il se savoure comme on suce  et fait un pont par contagion au collectif.

Tracy, Cabanis, Volney, Garat, Daunou,  voulaient faire une analyse scientifique de la pensée. Pour nous, la méditation est inaccessible. Nous faisons donc une analyse scientifique de la tactique. Mon nom est Monsieur Truc, Madame Astuce. Je cherche la faille, celle qui me permettra de contourner le système et d’en sortir tête haute. D’ailleurs, je ne me prends pas pour Dieu ! C’est politiquement incorrect. Alors, dans une économie de moyen, qui renonce à toute intervention sur la constitution même et l’organisation de mon environnement, je fais au mieux.  Je cherche et je trouve,  avec le brillant  de ma mauvaise foi intellectuelle, comment tirer les ficelles pour ne pas en découdre.  Je ne m’accommode pas de moralité, je me soulage. Et j’affiche une satisfaction onaniste, couronnée par le succès. Une face estampillée de victoire de gagne-petit. De petits riens. Mais si rien équivaut à tout, j’ai tout gagné.

J’ai surtout gagné le droit de recommencer. Parce que, vu que le principe d’économie est aussi réversible que tout et rien, j’épuiserais donc mes moyens contre des petits riens, sans jamais avoir vraiment réussi à m’épargner.

La Révolution industrielle et scientifique qui accompagne le XIXe siècle, voit germer l’Idéologie comme un système de pensée cohérent, indépendant des conditions historiques, et qui s’articule par l’application des lois scientifiques aux phénomènes sociaux, polarisant les idéologies scientifiques aux philosophies religieuses. Mais depuis quand la science serait-elle garante de meilleure humanité morale ? Est-il besoin de rappeler  ici les tribulations historiques (1945, 1986, 2011) du progrès scientifique ? Oui, bien sûr, on pourra toujours m’alléguer que les scientifiques ne sont pas responsables des applications qui sont faites à partir de leurs  fabuleuses découvertes. Quelle honte ! Tous les apprentis sorciers savent les conséquences de leurs actes et ont porté leurs responsabilités dignement au cours des siècles. Mais là, PAS TOUCHER !, c’est la Science ! Et celle-ci refuse toute comparaison ou assimilation diffamatoire d’avec le vulguo pecuo. Vous n’avez pas remarqué, c’est vulgaire d’évoquer la responsabilité du géni scientifique socialement inadapté, c’est caricatural ! C’est faire abstraction de la valeur et de l’importance universelle qu’a acquise un scientifique ou un spécialiste qui a une brillante carrière universitaire, au regard de ridicules considérations humaines. En effet, le divin ne peut se décliner en politesse et en attention pour son entourage, il n’y a pas de place dans son admirable cerveau pour ce genre d’observations mineures. Il bombe le torse, il s’ennoblit de hauteur cérébrale, avouant au passage ses incompétences affectives. Comme la mère du géni scientifique qui a créé le virus H5N1 doit être fière ! Son compte en banque, alimenté par l’état est prêt a exploser. On lui décernera même peut être une médaille, pour avoir fait preuve de magie destructrice sans précédent. Au regard de toutes les vies inutiles qui potentiellement sont mise en danger par cette miraculeuse trouvaille, ce géni là est sans nul doute leur plus redoutable cauchemar. La soumission est la clef. On doit s’en remettre au grand géni comme on s’en remet à Dieu. La science nous aurait donc volé notre âme ! Aïe.

Ah Marx enfin… « Marx propose de cesser de considérer l'idéologie comme un système neutre et donne un éclairage critique au concept originel de l'idéologie de l'époque : il voit l'utilisation de l'idéologie comme un système d'opinions servant les intérêts de classes sociales. » Au XIXème, non, hier. Comment ?, son analyse serait-elle toujours d’actualité ? Non, impossible, d’ailleurs tous ceux qui se réclame du marxisme, on a vu ce qu’il en est advenu… Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais à l’évocation du nom de Marx, un auditoire politique s’offusque. Le brouhaha envahit les scènes de crime, le mépris cingle, les boutons d’acné implosent, laissant apparaitre la supériorité dermatologique de ceux qui n’en sont pas. Aïe encore. Dans Démocratie, il y a la crasse intellectuelle de ceux qui la corrompent. En tous les cas, force est de constater que l’idéologie est utilisée comme un système d’opinion servant les intérêts de… (à définir). Mais une chose est sûre, même si nous ne parvenons pas à les définir, ceux là restent tangibles et bien vivants.

Les partis politiques se revendiquent les dépositaires exclusifs des idéologies. Quels cancres ! S’affirmer dans un principe unique pour expliquer la réalité, c’est emprunter aux religions leur plus belle ineptie fondatrice. Pourtant, Dieu sait que les partis politiques ont cancanés sur ce fait. Et les intellectuels se gaussaient, se gaussaient, regardant de gauche puis de droite, et fixant dans leur milieu un doigt accusateur, postillonnant  de suspicion. Un proverbe chinois, qui m’a été transmis par une vielle prostituée ninja, dit : « ahahahah, on ne regarde jamais  à  qui appartient le doigt qui montre la lune ». Comme quoi les parias ont autant de bon sens que les politiciens, c’est vous dire la confiance virginale qu’on devrait leur accorder ! Le politique (terme péjoratif désignant un individu mue par la foi politicienne) est malin (terme ultra-valorisant dans nos sociétés modernes). Il ne faut pas être gentil, c’est nul. Il faut être malin, futé. Certains verront là une inversion des valeurs morales, d’autres, appartenant à la caste des privilégiés vous expliqueront par moult  « emberlificotages » et circonvolutions rhétoriques, oh combien méritoires sont ces qualificatifs de haute volée. « C’est pour mieux te croquer, mon enfant ! ».

Thompson dit : « L'idéologie est le sens au service du pouvoir.»

Une fois que le malin est élu, sa doctrine politique constitue un ensemble cohérent d'idées imposées qui doivent être acceptées sans réflexion critique et sans discernement. Dominique Reynié, professeur à l’IEP Paris (4 Novembre 2011) va même, dans le contexte politique actuel jusqu’à incriminer les populations de la responsabilité de la mauvaise gestion des budgets de leurs élus gouvernementaux. Ouahhh… Et pourtant, la cohérence voudrait qu’il ait raison. Drôle non ? Ah pas du tout ! Cela prouve juste à quel point le système est pervers et perverti, illustrant parfaitement les incohérences de notre idéologie politique déficiente.

La définition que Jean Baechler donne de l’idéologie fige cette notion de pouvoir. « Une idéologie est une formation discursive polémique, ni vraie ni fausse, efficace ou inefficace, cohérente ou incohérente, élaborée ou non, normale ou pathologique, grâce à laquelle une passion cherche à réaliser une valeur par l’exercice du pouvoir dans une société ».  Il est intéressant de constater dans cette définition,  qu’il est induit une opposition de la passion à la morale. L’idéologie serait mise au service d’un affect (par principe déraisonnable), qui tracerait son chemin selon les principes de l’anguille ? Pêcheurs, à vos cannes !

Les doctrines, propulsées par la force d’un Idéal social,  remplacent les idéologies en induisant le concept de  « société de masses ». Ces masses,  qu’il faut mouvoir, doivent élire des instances de pouvoir et de décision. Celles-ci, de fait, sont censées penser l’idéal. Mais il est toujours curieux de constater à quel point ces instances sont absoutes de leurs dimensions humaines. On les pardonne toujours volontiers, car généreusement, elles nous proposent des idéaux et des systèmes, que nous n’aurions sans nul doute, jamais fondés par nous même. Nicolas Hulot, dans son émission Ushuaya Nature, regorge de bons sentiments humains, et nous exhorte même, à la fin de son émission à repenser notre société en direction de plus de respect des humains. Alors que cinq minutes auparavant, il se permettait de parler de façon très familière à un touareg qu’il venait de rencontrer. La morale de l’histoire est peut-être que notre notion du respect est toute relative ? Mais comment la définir socialement, sans faire référence à notre éducation individuelle ? Malheureusement pour nous, notre « éducation » se trouve devant un dilemme : désintégration de la notion d’éducation, au profit de l’instruction ; marée basse pour les familles, marée haute pour l’éducation nationale déshumanisée ; cette éducation qui proposerait un encadrement psychologique aux jeunes générations, serait censée susciter une base morale, est à l’heure actuelle galvaudée, démissionnaire,  voire inexistante, aux profits d’une « éducation nationale » substitutive  déficiente, surpuissante, et totalement incapable de palier aux carences éducatives. Le leitmotiv est économique pour toutes les strates sociales. (Pourtant, heureusement pour mes enfants, il existe dans une école privée une institutrice exceptionnelle, aux qualités humaines et professionnelles remarquables. Comme je lui suis reconnaissante et comme je lui dois beaucoup ! Et quelle honte pour les écoles publiques, dont l’idée fondatrice était pleine de bon sens,  qui se retrouvent désertées, par preuve d’incompétence, de carriérisme, de formations bâclées, de sélection d’instituteurs aux graves manques de prédispositions personnelles.)

Dans l’analyse épistémologique de l'idéologie, s’est invitée la conceptualisation des sciences, au travers de la revendication d’une neutralité, d’une construction et de fondements.  Ici, on sombre dans l’hypocrisie la plus totale. Ce concept de neutralité étant, de toute façon, tout relatif. On atrophie délibérément la dimension humaine de l’idéologie, par économie de pensée, pour qu’elle soit ingérée, un genou à terre, du plus bel emballage scientifique. Cela permet à Christian Duncker (philosophe allemand)  de définir l’idéologie en termes de « système de représentation qui explicitement ou implicitement clame la vérité absolue ». Mais aussi à Hannah Arendt, de souligner ses caractéristiques irrécusables et infalsifiables  dans un système totalitaire. Ouille !!!

Cette définition de Hanna Arendt, à propos du système totalitaire m’effraie. Et j’ai bien la nette impression que ces caractéristiques se sont généralisées aux systèmes soit disant non totalitaires. Elle fait état de l’émancipation de l’idéologie vis-à-vis de la réalité, qui s’affirme donc ne jamais pouvoir être prise en défaut. H. Arendt dénonce également son « logicisme » : aptitude à se doter d’une cohérence interne, à intégrer en permanence la contradiction dans un processus logique. D’un soit disant système neutre, l’idéologie se réduit à la logique d’une idée, qui se répand auprès du plus grand nombre, par contagion, contamination, par prosélytisme ou enrôlement. Sa majorité se manifeste comme une dictature. Pourtant, même Napoléon voyait clair. Napoléon, cité par Bréhier, disait au Conseil d’Etat en 1812: «  C'est à l'idéologie, à cette ténébreuse métaphysique qui, en recherchant avec subtilité les causes premières, veut sur ces bases fonder la législation des peuples, au lieu d'approprier les lois à la connaissance du cœur humain et aux leçons de l'histoire, qu'il faut attribuer tous les malheurs qui éprouvent notre belle France. »

L’idéologie s’est donné naissance et mort par ses manifestations politiques. Elle doit, pour exister, toucher le plus grand nombre d’entre nous, et meure de ses propres  contradictions.

Alors que les régimes communistes totalitaires faisaient des victimes des rangs des dissidents, nous, dans un système démocratique libéral, nous sommes Victimes  de terrorisme économique.

ATTENTION ! ATTENTION ! Ne sombrez pas dans la pauvreté, comme dans l’alcool. Soignez-vous vite, faites-vous aider par des professionnels compétents et qualifiés, comme ceux de L’Ane-peut. Ne vous laissez pas aller, vous tomberiez aux oubliettes,  votre existence ne serait plus reconnue par le système, vous sortiriez des sondages, on pourrait même aller jusqu’à vous effacer du grand comptable informatique.

Et oui,  pour leur propre sauvegarde, les régimes doivent nier leurs contradicteurs ou les réduire à néant. Nous avons sombré, sans même nous en rendre compte, dans l’obscurantisme de la pensée démocratique, et les diables de la république, dans une syllogomanie de pouvoir, tentent par tous moyens de nous séduire avec un procédé d’identification renversé. Il ne s’agit pas là de voir un individu politicien qui s’identifierait aux populations qu’il est censé représenter, mais bien au contraire, de nous amener tous  à protéger le statut du politicien véreux,  par le fantasme qu’un jour, ce statut de privilège serait le notre. Et que nous pourrions, à notre guise, en user et en abuser, au gré de nos caprices infantiles.

Comme Isaac Newton prétendait remplacer Dieu par la gravitation universelle, l’idéologie devient scientifique  pour se substituer aux croyances institutionnalisées. Comme tout bon usurpateur, elle va même jusqu’à endosser l’appellation de « nouveau christianisme » et change d’objet, pour mieux dominer. Du domaine politique, elle s’ingère maintenant en économique et fiscalité, sauce financière. (Non, je ne parle pas d’une sauce madère à l’essence de truffe. Non!)

Les premières idéologies, celles de Saint-Simon et d'Auguste Comte introduisent le concept de « positivisme scientifique ». Selon eux, l’origine de l’humanité est spirituelle et religieuse, mais le progrès des sociétés humaines passe par les sciences, la technique, et l'industrie.

Auguste Comte définit les relations en société à partir de trois principes : l'altruisme, l'ordre et le progrès. Curieusement, que ce soit par un biais religieux, ou par un biais d’éducation, il est à noter que les premières idéologies s’inscrivent dans une certaine morale. Cette morale, construite de préceptes et  de commandements, nous aveugle, quand il s’agit d’analyser les fondements de « progrès », « évolution », et « altruisme ». Nous pourrions nous contenter de les entendre d’un point de vue religieux, mais il me semble instinctivement, que d’autres ressorts que ceux-là sont mis en œuvre. Nous approchons donc de « ce qu’il nous reste à définir ».

La critique de l’idéologie de Karl Marx souligne encore un aspect étonnant de l’organisation sociale. Toute personne dépourvue d’une part de capital se voit dans l’obligation de vendre sa force de travail. Cette idéologie du capitalisme équivaut à une exploitation du travail justifié par le besoin des plus pauvres. Non, je n’aurais pas l’indécence d’évoquer le terme « racoleur » d’esclavagisme. Mais oui, bien sur, les esclaves sont les pauvres capitalistes qui sont obligés de donner du travail et qui sont pris en otage par les salauds de travailleurs qui veulent travailler, alors qu’eux, pauvres victimes, ils souhaiteraient, et bien loin, délocaliser, délocaliser, délocaliser. Cling !

Autrefois, on pouvait leur dire : « vous êtes nul ; non, on ne vous augmentera pas parce que vous n’êtes pas de bon travailleurs, vous êtes des fainéants, comme les Rois ! Puisque c’est ça, je vous vire ! ». Mais maintenant, ah, les temps ne sont plus ce qu’ils étaient, on les traite comme des princes en leur donnant  du travail et ils en veulent toujours plus. Tiens, on leur a donné un petit quelque chose et maintenant ça devient une obligation. Finalement, quand ils étaient fainéants et incultes, on était plus tranquille. Quel est l’imbécile qui a inventé la main d’œuvre qualifiée ? Celui-là, hein, je vous dis que si on m’avait prévenu que de former sa main d’œuvre la rendrait moins docile, je la lui aurais fait bouffer son idéologie progressiste !

Au XIXe siècle est d'ailleurs apparu le scientisme. C’est l’idéologie selon laquelle la connaissance scientifique doit permettre aux sociétés humaines d'échapper à l'ignorance dans tous les domaines et donc d'organiser scientifiquement l'humanité. Mais le danger vient des scientifiques eux même qui revendiquent le fait que, puisque la méthode scientifique, en tant que succession de logique neutre, est une idéologie (soit une collection d’idées), il n’est pas bien fondé d’y introduire de jugements de valeurs. Le boulevard de l’immoral  est ouvert !

Alors, la Morale est-elle une Idéologie ?

Une définition de la morale est particulièrement difficile à synthétiser. Il faudrait sans doute aussi définir l’Ethique.

L’éthique a pour objet de réguler les comportements humains entre eux, envers eux même et ce qui les entoure, dans le respect de tous et tout. Alors que la morale définirait une pratique en adéquation avec les aspirations humaines. Pour Spinoza La différence principale est autre : la morale est liée à des croyances religieuses et des jugements de valeur, alors que l’éthique serait fondée par un dialogue entre spécialistes aboutissant sur une décision rationnelle.

Pour ces deux concepts et à chaque époque de notre histoire, nous avons tenté de déterminer des règles, à partir de réflexions théoriques portant sur la valeur des pratiques et sur les conditions de ces pratiques. Mais l’éthique se décline actuellement en un raisonnement critique sur l’appréciation des actions.

En réalité, à quel mouvement intellectuel dois je faire référence ? À la morale théologale,  qui fait l’apologie des vertus, à la philosophie morale, à l’éthique déontologique, à la méta-éthique… L’éthique téléologique analyse l’action comme bonne ou mauvaise, au crible de ses conséquences.  Pour Aristote, l’éthique téléologique se réalise en bien être parfait. Le bonheur serait la conséquence de l’action juste.

A qui dois-je m’en remettre ? Kant, Aristote, Rousseau, Rawls, Platon, Habermas, Descartes, Socrate, aux Stoïciens, Epicure, Spinoza, Deleuze, Nietzsche (liste non exhaustive) ? Qui ? A personne.

Ce serait pourtant bien pratique, je lis et j’applique.  Non, non, non. Si nous faisions plutôt un peu d’introspection, si nous abordions la morale sous un autre angle de vue.

Il nous faut tout d’abord abandonner ces exercices intellectuels et toutes ces tribulations de la pensée, qui nous amuse le neurone sans nous apaiser. Mon bonheur n’est pas là. Réconcilions-nous avec nous même en faisant face à ce qui nous anime, sans pour une fois, détourner notre regard, ou nous jeter à cerveau perdu dans la rhétorique de la théorie. Comment trouver l’équilibre et l’apaisement ?

Tiens, petit exercice de massacre de nos repères intellectuels :

-       « Entends tu le silence étincelant de la poulie rouillée, usée par tant de mains, qui après toi l'auront caressée par amour, sans mentir, parce que le corps ne s'imagine rien de plus, ni rien de moins, que l'impermanence qu'il savoure à grands frais. »

Une fois que vos synapses sont emmêlées comme la pelote de laine du chat, vous êtes prêt à vous poser la question.

Quand un manque de morale m’interpelle, qu’est ce que je ressens ?

Et là, enfin, le sens de la morale vous apparaît. Cela dépasse, et de loin l’unique dimension intellectuelle de l’idéologie. La morale répond à un confort affectif. Et même si elle diffère selon les sociétés et les siècles, peut-être même selon les individus, elle évolue comme s’éduque le goût. La morale est sentie. Et pour l’analyser vraiment, il faut se placer d’un point de vue émotionnel. (L’outil doit être de même nature que l’objet qu’il veut travailler. Schwaller de Lubicz)

C’est curieux comme notre intellect tout puissant se croit toujours plus fiable que notre dimension émotionnelle, soit disant incontrôlable et déraisonnable. Et bien cette fois, il serait bon de nous apercevoir qu’une société dépourvue de tendresse ne s’équilibre pas. Je ne parle pas ici de passion, émotion diabolisée par les exclusivement intellectuels, pour justifier leur mépris envers ce qui est autre, et affirmer le bien fondé de leur toute puissance. Ma référence serait plutôt la nature affective et émotionnelle de notre humanité.

Mais l’apaisement vient de l’Excellence, concept cher à Socrate. Nous voilà contraint, pour comprendre et sentir cet apaisement heureux, de définir encore la place de notre spiritualité. On peut tenter d’expliquer les manifestations du bonheur par la neurobiologie et s’en satisfaire. Notre intellect reprend le pouvoir, et les réponses à nos questions sont faites de bilans endocriniens et autres douceurs scientifiques. Mais à moins de se droguer l’hormone en permanence pour atteindre la béatitude, il nous en faudra d’avantage pour être capable de recréer ces circonstances de bonheur dans notre vie. Cette excellence définit un profond besoin de s’élever, de se grandir. Mais encore une fois, attention. La spiritualité comporte des dangers. Les excès ne sont jamais bons. Pensez au chocolat ! Certains se sont vus aspirer à de telles hauteurs, qu’ils sont restés scotchés à Dieu, le croyant dans les hautes sphères d’un autre monde. D’autres encore, se sont épris de pouvoir, aspirés par la toute puissance des hautes sphères administratives. S’extraire de notre monde contemporain et quotidien, par la Foi (démoncratique ou religieuse) pour dominer sans considération, n’est pas, la voie de l’Excellence. Cherche l’Harmonie, et tu trouveras !

Donc, une morale érigée en système de pensées et institutionnalisée est une idéologie. Mais la morale ne peut être réduite à un système de pensées conceptualisé, puisqu’elle a aussi une nature émotionnelle et spirituelle. Par contre, il est urgent d’humaniser les idéologies.

Comment la spiritualité qui est une dimension si personnelle et si individuelle peut elle s’ériger à une dimension sociale ?

Cela me semble bien compliqué. Pourtant, le suicide s’est avéré être aussi un acte social. Le fondateur de la sociologie l’a démontré dans son étude : « Le suicide ». (Emile DURKHEIM)

Il confirme le déterminisme social d’un acte si individuel. Le suicide est il une façon de reprendre le pouvoir sur Soi ? En tous les cas, la dimension spirituelle, dans cette configuration individuelle de suicide, s’avère n’être d’aucune aide. Je soupçonne même le contraire, puisque le conflit psychique entre l’intellect et les émotions exerce un point de rupture qui est envisagé comme salvateur. Ici, la dimension spirituelle manifeste même une certaine sécurité, un certain apaisement, puisqu’il n’y existe pas de dimension temporelle. Elle banalise l’ « être ou ne pas être » en « je suis toujours et partout, même si je ne suis plus ».

L’intellect est amené au point de rupture. Il se casse par la confrontation à sa propre impuissance. L’affect est désorienté, épars, démantelé, a-synthétique et syncrétique,  dans l’incapacité de se rassembler. Le conflit manifeste une souffrance physique intense, qui par achoppement induit à terme l’explosion des structures.

Parce que notre société corrompt ses idéologies,  et que tous les individus qui les véhiculent dans la naïveté de leurs convictions sont livrés, tels de pauvres énergumènes anachroniques,  à des antinomies, il est urgent de sortir de cette confusion. Harmonisons nous individuellement et collectivement.

Notre humanité affective et spirituelle est un contre-pouvoir aux idéologies antinomiques. Et puisque l’Art, qui exerce nos dimensions affectives et spirituelles, nous propose de sublimer notre nature d’humain et notre société, il est de notre devoir de lui accorder une place d’égal dans notre éducation. On oublie trop souvent que la culture est garante de morale et d’éthique. Nous aurions dû équilibrer d’avantage nos enseignements. Mais il est aussi de notre devoir en tant qu’artiste de promouvoir une éducation artistique qui propose un « être soi » et un « être avec les autres ».

Notre quête de liberté, de plaisir, de bonheur, s'écrit dans un contexte social et historique, qui eux-mêmes s'inscrivent dans un indubitable et abstrait désir d'évolution et de progrès. Bien que quelquefois, le sens de ce progrès soit contestable, puisque l'orientation de l'Elévation humaine ne pointe pas pour tous et toujours dans la même direction !

Pourtant, je m'imagine mal me satisfaire, dans notre contexte actuel, de vivre intellectuellement et physiquement à la "néandertales-manners". Sans doute, aurais-je grand plaisir, à porter quelques fourrures et peau-de-bêtes, pour aller caillouter dans les grottes, mais il m'aurait d'abord fallut tuer ces pauvres bêtes, me balader nu-pieds par moins 15, trouver "Dieu sait quoi" pour me sustenter, et me sentir la proie de multiple dangers. Ouf, tout cela n'est que... A bien y réfléchir, notre évolution est-elle si magistrale que je le prétends ?  Je ne sais plus !

Alexandre le Grand, vainqueur de Grèce et d’Asie, beau et jeune Roi de Macédoine, rencontre Diogène à Corinthe. Le clochard-philosophe, Diogène de Sinope, dormant dans une jarre, vivait dehors, dans le plus grand dénuement. Seulement vêtu d'un manteau, il ne possédait qu’un bâton, une besace et une écuelle. Il préconisait une vie simple, proche de la nature, et passait son temps à dénoncer les artifices des conventions sociales.

- « Demande-moi ce que tu veux, je te le donnerai » dit Alexandre, dans sa grande mansuétude

- « Ôte-toi de mon soleil » répondit Diogène simplement.

- « N'as-tu pas peur de moi ? » questionna Alexandre.

- « Qu'es-tu donc ? Un bien ou un mal ? » dit Diogène.

- « Un bien » répondit Alexandre.

- « Qui donc pourrait craindre le bien ? » rit Diogène.

Images et textes sont la propriété de © Cyre de Toggenburg