Charte de la Peinture Spirituelle


1. Le postulat 

La Spiritualité n’est plus à porter un message, elle n’est plus seulement là pour soutenir ce message, elle n’est plus seulement un support de l’objet pictural.

La Spiritualité est l’objet de la peinture elle même.

 

La Spiritualité n’est plus au service de la peinture.

C’est la peinture qui est au service de la Spiritualité.

 

C’est la peinture qui devient un support à la Spiritualité.

L’objet de ma peinture est la spiritualité.

Nous n’en sommes donc plus au temps du « spirituel dans l’art », mais à l’Art Spirituel.

 

Jusque là, nous avons vu que la spiritualité pouvait prendre différentes formes, (animiste, religieuse, institutionnelle, sacrée, onirique, magique, chamanique, médiumnique, spirite,) et qu’elle pouvait s’exercer dans n’importe quelle technique, (figurative, symbolique, abstraite…), mais qu’elle était toujours représentée, ou bien alors,  qu’elle enrichissait le message pictural.


Postulat de la peinture Spirituelle :

Or là, il ne s’agit plus d’être au service de la peinture, mais plutôt à celui de la spiritualité en vecteur direct.

 

C’est la spiritualité qui s’exerce à travers moi qui se pose directement sur la toile.

L’objet et le véhicule sont  spirituels. C’est l’état de satori, d’éveil, d’illumination, de chamanisme transmis sur la toile. 

Cet état n’est pas représenté, il est.

Je le laisse agir à travers moi, et par mon geste, il se manifeste sur la toile.

 

2. La mise en application


Quel processus ?

Faisons une analogie avec les autres arts.

 

De la même façon que, quand un chanteur ne chante pas juste, cela s’entend, quand une peinture n’est pas juste, cela se voit. Et le contraire est aussi vrai.

 

Qu’est ce qui fait qu’un acteur joue juste ?

C’est quand il arrive à créer une cohérence entre son intériorité, (ce qu’il met comme sentiment dans son cœur), ce que sa gestuelle manifeste, et ce qu’il dit.

 

Il y a donc cohérence quand la communication limbique, physique et intellectuelle est harmonisée. Cela crée un état de rayonnement, qui donne une envergure supplémentaire à l’acteur. Pourquoi ?

 

Selon mon hypothèse : parce que l’énergie vitale est libre, non entravée, fluide.

 

Comment être fluide, comment ne pas entraver le courant de cette énergie vitale, spirituelle ?

 

Elle est comme un torrent qui doit s’écouler.

Sur un fleuve il y a des barrages. Je peux soit ouvrir, soit orienter le flux.

Barrage 1 : l’affect. Barrage 2 : le corps. Barrage 3 : l’intellect.

Si j’enlève les barrages, je suis en cohérence.

 

Quand elle suivra sa course sans entrave, l’énergie vitale prendra la couleur de l’instant et lui donnera tout son éclat.

 

Cette énergie vitale est la force avec laquelle nous pouvons peindre juste.

 

D’ou vient cette énergie vitale ?

 

Je ne sais pas, c’est ce que j’appelle la spiritualité, car cette énergie est disponible partout, tout le temps, même quand on ne voit plus rien de possible, elle est là, dans les moindre petites parcelles de l’univers.

Si on se laisse traverser, elle nous enrichie et nous rend fort.

Si on la bloque, nous redevenons petit, seulement humain avec la seule force de notre corps.

 

Cette énergie vitale non entravée donne un nouvel équilibre, une nouvelle force, un rayonnement, une organisation particulière… Elle manifeste quelque chose d’ordonnée selon des critères radicalement différends de ceux de notre intellect. Cela nous est inconnu et pourtant familier.

Elle manifeste un sens nouveau, elle rassemble ce que nous croyons opposé, elle annule les contraires et ne s’inscrit pas dans une dimension temporelle.

 

Tendre vers la connaissance de cette énergie vitale.

Mais ne pas créer de rupture avec les barrages.

Choisir plutôt une conciliation, ou réconciliation avec cette énergie vitale pour permettre une incarnation.

 

S’incarner, c’est savoir l’orienter à travers soi, en faire quelque chose, car elle nous autorise l’Action.

 

L’Excellence, c’est l’action ou on se sublime, l’action qui donne cette envergure supplémentaire.

 

Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.

 


Pour que la spiritualité opère, il nous faut une cohérence et une coïncidence entre tous les éléments qui participent au processus de création.

 

1.   Mentale

2.   Emotionnelle et physique

3.   Technique

4.   Cheminement personnel

5.   Objet 

 

La première règle de peinture Spirituelle :

Or, il y a une règle que nous devons toujours garder à l’esprit :

-      si je pense, je suis ma pensée. Si je courre, je suis mon corps. Et si je suis triste, je suis mon émotion.

 

Voici un poème qui exprime cela parfaitement :

 

Je regarde l’arbre et je réfléchis.

Les feuilles frissonnent au rythme de mes pensées.

Un cheval passe, nonchalant, élégant.

Je suis la feuille de l’arbre qui regarde.

 

1. Dimension mentale :

Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.

La Mindfulness :

C’est un concept issu principalement du Bouddhisme, mais que nous pouvons retrouver sous différentes formes dans tous les grands courants de spiritualité et de philosophie.

La Mindfulness est l’aptitude à observer ce qui se passe en moi ou hors de moi,  et à l’accepter comme étant ma réalité, sans porter de jugements positifs ou négatifs.

Cette aptitude a été décrite scientifiquement. La recherche montre alors qu’une personne mindful est plus résiliente, plus apte à vivre le présent et à focaliser son attention sur l’activité en cours, plus apte à une créativité, ouverte à toutes les remarques qui lui parviennent, gère mieux les situations de stress, plus encline au bonheur et possède un sentiment d’efficacité personnelle plus élevé.

Tant que nous nous situons dans l’intellectualité, nous sommes limités à l’acquisition de nos connaissances. Si je ne sais plus rien, j’apprends de ce qui Est.

« Tu dois devenir l’homme que tu es. Fais ce que toi seul peux faire. Deviens sans cesse celui que tu es, sois le maître et le sculpteur de toi-même ». Friedrich Nietzsche

Se placer dans l’action et non dans le jugement. Cela suppose qu’il n’y ait plus de critères de références bien/mal.

Je fais, je ne pense pas.

NON COGITO ERGO SUM. Ou alors NON COGITO SED ETIAM ERGO SUM. (Référence contraire à Descartes).


Je peins donc je suis ce qui Est. 

Il s’agit d’arrêter la pensée.

La méditation, la prière, le gōng'àn (Koan)… sont différentes façons d’y parvenir.


Pour ma part, j’aime les koans, qui nous proviennent du Chan, Zen Rinzaï. Ils nous montrent la mesure de l’importance que nous devons accorder à notre intelligence.

Ils amènent l’intellect à son point de rupture, et le prennent à son propre jeu.


Le point de rupture de l’imagination se situe dans la contrainte qu’elle s’impose à elle-même.

La logique nous mène à l’absurde, ou à la pensée magique… 

Bref, tous les systèmes de pensées vont s’avérer impuissant dans telles ou telles circonstances.

Est bon tout ce qui nous décentre et nous extirpe de notre dimension intelligente, intellectuelle, réfléchie.


Et c’est dans ce lâcher-prise que nous laissons enfin place à la spiritualité.

 

2. Dimension émotionnelle et physique:


Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.

Mon corps est l’habitacle de mes émotions. Cela demanderait un développement plus important, mais je vais ici, juste me contenter de vous indiquer que lorsque je ressens quelque chose, c’est mon corps qui l’exprime.


Nous sommes trop souvent dominés par nos émotions.

Elles nous agissent comme des marionnettes, nous agitent.

Nous les confondons souvent avec notre intuition.

Et s’il y a confusion, elle se fait au bénéfice des affects, car à cause de cette confusion, nous leur faisons confiance.

Quand nos émotions sont douloureuses, nous voulons les apaiser, sortir de cet état qu’elles provoquent sur nous, des sensations désagréables qu’elles manifestent dans notre corps. Nous nous débattons contre la souffrance émotionnelle.

Elles peuvent être de différentes natures : émotion ou sentiment. Les sentiments sont les affects qui nous connectent aux autres. Les émotions appartiennent au registre des affects qui sont tournés vers nous même.


Quand nous les ressentons, nous avons l’impression d’exister.

Mais la règle, pour que coule la spiritualité, c’est de les éteindre.

 

Comment éteindre les émotions ?

Il faut pour cela connaître la nature de l’émotion elle même, la regarder, la reconnaître et l’accepter. Une émotion est passagère. Si nous lui résistons, si nous cherchons à lui échapper, elle nous fait mal, elle nous contraint et nous ramène à elle.

 

Imaginons que le vent soit l’émotion, et que nous sommes l’arbre. Si nous nous crispons pour empêcher le vent de passer, y arriverons nous ? N’allons nous pas plier, ou nous casser ?

Alors que si nous laissons le vent passer à travers notre feuillage, il n’est pas agréable, certes, mais il ne fait que passer.

 

Si je ressens des émotions, je suis centrée dans ces émotions, alors je suis ces émotions, j’existe.


Mais si je ne ressens rien… J’existe pourtant.

 

3. Aspect technique :


Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.


Pour accéder à la spiritualité, il faut se défaire des règles intelligentes, pour trouver celles qui sont définies par cette dimension spirituelle, se libérer des diktats techniques, casser les règles de l’art de :

-       Composition géométrique ou art des diagonales, lignes et points de force et centre, horizon de Charles VII, règle des tiers et porte d’harmonie, règle des 3 plans

-       Règle des perspectives par les valeurs de ton ou la chaleur du pigment, du travail du pigment, couleur bouchée, règle de valeur de la couleur, saturation, interaction, complémentarité, contraste simultané, pattern

-       Sens et valeur de la lumière

-       de facture (couteau, brosse)

-       de rythme, de mouvement.

 

Pour casser les règles, il faut d’abord les connaître. Puis il faut s’en défaire.

Vous allez me dire, pourquoi les apprendre dans ce cas ?

 

L’apprentissage de la technique nous affine, nous polis. Elle nous permet aussi d’entrevoir une richesse de possibles, de sensations, d’expériences.

 

Mais c’est aussi en maitrisant parfaitement la technique que je peux la dépasser, l’oublier.

Les musiciens connaissent cette difficulté. Si je veux pouvoir exprimer des émotions dans ma musique, mon esprit ne doit pas être accroché à ma dextérité, et à l’angoisse de ma défaillance technique. Si par contre je possède parfaitement ma technique, alors mon esprit est occupé d’émotion.

Ici, nous ne cherchons pas à rendre l’émotion, mais le processus reste le même.

Je ne dois pas vouloir faire comme ceci ou comme cela, ou obtenir ceci ou cela. Je dois posséder cette connaissance pour ne pas être entravée d’elle.

 

La seule règle technique est :

« Se détacher du fruit de l’action, favorise l’acquisition de la maîtrise ».

 

"C’est toujours l’impatience de gagner qui fait perdre." Louis XIV

 

Chercher le rien. Pas de motifs, pas de ligne, pas de rythme.

D’ailleurs, ne pas chercher. Mais aussi veiller à ne pas construire, ou reconstruire, ou définir, car sinon, on retombe dans une entrave intellectuelle.

 

Tout un univers de possibles s’offre à nous dès que nous acceptons de peindre selon la nature de cette spiritualité.

C’est dans la prise de risque qu’elle s’exprime.

C’est à dire quand on va sans se soucier des règles,  explorer des zones et situations inconnues.

Elle possède son propre équilibre, et se révèle sans notre intervention. Il faut donc chercher le point de rupture (exemple la chimie du point de rupture du pigment).

 

4. Le cheminement personnel :


Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.

Dans le fait de chercher le rien, nous considérons l’action de peintre pour elle même.

 

Il y a deux citations de Jean Haines qui sont particulièrement à propos.


« On peut ressentir un sens d’accomplissement non seulement en produisant une peinture, mais par l’action de peindre elle-même ».

Jean Haines

 

« In painting, the action is as important as any finished masterpiece ». Jean Haines (Paint yourself calm)

« En peinture, l’action est tout aussi importante que n’importe quel chef d’œuvre ». Jean Haines (Paint yourself calm)

 

Se placer dans l’action plutôt que dans la pensée. Cela exige beaucoup de l’acteur.

 

C’est comme une confusion entre l’artiste et l’art.

On ne fait qu’un art qui nous ressemble.

 

D’ou l’importance de connaître et reconnaître en soi la dimension spirituelle, qu’elle s’incarne en nous pour s’incarner sur la toile.

 

Cela ne peut être un costume qu’on endosse et qu’on quitte, cela ne peut pas être quelque chose d’extérieur à soi, parce que sinon, nous revenons à des références et des réflexes qui parasitent la peinture.

C’est un engagement qui répond à une « nécessité intérieure », concept cher à Kandinsky.

 

Reconnaître en soi la dimension spirituelle, qui n’est plus intellectualisée, qui n’est plus émotionnelle, qui n’est pas physique,  l’accepter, se recentrer avec elle, voire même se focaliser sur elle pour qu’elle devienne l’objet.

Sans ces entraves (émotionnelle, physique, mentale), le torrent de cette spiritualité jaillit à travers moi et touche la toile dans l’acte de peindre.

 

5. L’objet :


Harmonie, Cohérence, Incarnation, Action, Excellence.


L’objet de la peinture spirituelle est la spiritualité elle même.

Cela suppose donc que nous ayons pu en identifier la nature et la substance pour qu’elle puisse naitre sur la toile comme une fin en soi.

Je revendique donc la propriété de ma spiritualité. Elle m’appartient. Elle existe dans ma liberté d’action de peindre une Peinture Spirituelle.

 

A partir de cette méthodologie, nous ouvrons la voix à de multiples possibilités d’exploration de cette peinture.

 

Ne s’agit-il pas ici même, de franchir le seuil sans porte ?

Images et textes sont la propriété de © Cyre de Toggenburg